Comparatif

Chapitre 7

Qui est le plus pénalisant ?

Tout le monde se pose cette question. Reste à savoir si elle admet une réponse : ce chapitre la confronte aux seules mesures publiées, 43 ordinateurs comprimés ensemble dans un caisson, et aux tableaux que le moteur du site recalcule.

À 15 mètres, vingt-quatre minutes séparent le plus prudent du plus permissif

On a tous, au fil de nos plongées, le sentiment que tel ordinateur est plus pénalisant que tel autre. Rien au bord de l'eau ne permet de le vérifier : deux plongeurs ne suivent jamais tout à fait le même profil, et personne ne relève les deux écrans à la même seconde.

Il faut pour cela des appareils soumis au même profil, dans les mêmes conditions et au même instant. Une seule expérience publiée l'a fait.

En 2014, Sayer, Azzopardi et Sieber, les deux premiers rattachés au UK National Facility for Scientific Diving, le laboratoire britannique de plongée scientifique, ont immergé 43 modèles d'ordinateurs dans un bac d'eau, placé dans un caisson hyperbare.

Tous étaient réglés sur leurs paramètres d'usine et en mode eau de mer. Ils ont été comprimés simultanément à cinq profondeurs, 15, 20, 30, 40 et 50 mètres : le même profil, à la seconde près, pour toutes les machinesSayer 2014.

Modèles testés
43
Profondeurs
5
Exemplaires par modèle
1–3
3 exemplaires dans 187 des 215 essais
Écart à 15 m
24min
Voir les 43 modèles testés, marque par marque
Les 43 ordinateurs comprimés en 2014, groupés par marque. Les noms sont repris tels que l'article les imprimeSayer 2014.
MarqueNombreModèles
Suunto12Vyper Air, Spyder, Cobra 2, Cobra 3, Vyper, Vyper 2, Vytec silver, Vytec DS black, Stinger, D4, D6, D9
Mares8Nemo, Nemo Air, Nemo Excel, Nemo Wide, Nemo Sport, Puck wrist, Puck Air, Icon HD
Uwatec8Smart Com, Smart Tec, Aladin One, Aladin prime, Aladin Tec 2 G, Galileo Sol, Galileo Terra, Galileo Luna
Oceanic5Veo 250, VT 3, Pro Plus 2, Datamask Hud, Atom 2
Apeks2Quantum, Pulse
Cressi2Sub Archimede 2, Sub Edy II
Tusa2DC Sapience, DC Hunter
Beauchat1Voyager
Scubapro1Xtender
Seeman1XP 5
Uemis1SDA

Trois tables de décompression ont subi la même série, comme repères : DCIEM, Bühlmann/SAA et RNPL 11. Les temps relevés sur chaque appareil sont en annexe.

Les résultats de l'étude, profondeur par profondeur

Toutes les machines sont restées au fond ensemble, aussi longtemps qu'il l'a fallu. Ce qui change d'un modèle à l'autre, c'est l'instant où chacune a basculé en décompression obligatoire. À chaque profondeur, le tableau retient les deux extrêmes : la plus prudente, qui bascule la première, et la plus permissive, qui tient le plus longtempsSayer 2014.
Profondeur Le plus prudent No deco Le plus permissif No deco Temps en moins
15 mTusa DC Sapience60,0 minSeeman XP 584,3 min29 %
20 mUemis SDA33,3 minOceanic Pro Plus 2 (DSAT)46,7 min29 %
30 mUemis SDA15,7 minOceanic Datamask Hud (DSAT)22,0 min29 %
40 mApeks Pulse11,0 minMares Nemo Sport (Mares-Wienke)15,3 min28 %
50 mUemis SDA8,7 minMares Nemo Sport (Mares-Wienke)15,3 min43 %

L'algorithme n'est indiqué que là où l'étude le nomme, c'est-à-dire pour les Oceanic, Suunto, Uwatec et Mares. Pour les six autres marques du panel elle ne dit rien, et nous n'avons aucune notice d'époque pour trancher : la moitié des appareils extrêmes de ce tableau tournent donc sur un algorithme inconnu.

À 15 mètres, vingt-quatre minutes séparent le plus permissif des 43 ordinateurs du plus prudent. Plus on descend, plus l'écart fond : treize minutes à 20 mètres, quatre à 40.

En proportion, il ne bouge pas. De 15 à 40 mètres, le plus prudent retire 29 % du temps sans palier que le plus permissif accorde. À 50 mètres, il en retire 43 %.

Deux plongeurs qui font la même plongée avec deux ordinateurs différents n'ont donc pas le même temps de fond. L'un peut être en décompression obligatoire quand l'autre affiche encore du temps sans palier.

Les auteurs relèvent le même écart : à toutes les profondeurs et pour tous les seuils de décompression testés, il vaut entre 20 et 40 % du temps le plus long, sauf deux cas au-delà de 40 %, dont le sans-palier à 50 m (p. 195)Sayer 2014.

Des mesures de 2014, et rien de plus récent depuis

Ces mesures ont plus de dix ans, et portent sur des modèles pour la plupart retirés du catalogue.

Nos recherches n'ont trouvé aucune étude équivalente plus récente. Depuis, la seule validation publiée est celle de Fraedrich (2018), qui teste quatre algorithmes et non des dizaines d'appareils.

Ce qui en est tiré ci-dessous vaut donc pour l'ordre de grandeur des écarts et pour les familles d'algorithmes, pas pour les appareils vendus aujourd'hui. Le détail modèle par modèle est en annexe.

Le classement par marque s'efface avec la profondeur

Les auteurs dégagent une tendance par marque : les Mares donnent les temps les plus conservateurs, suivis des Uwatec puis des Suunto, tandis que la plupart des Oceanic autorisent les temps les plus longs. Ils la donnent pour ce qu'elle est, une tendance générale assortie d'« une certaine dispersion »Sayer 2014.

Le tableau qui précède montre d'ailleurs un Mares en tête des plus permissifs à 40 et 50 mètres. Il n'y a pas de contradiction : ce classement repose sur l'écart moyen de chaque appareil sur les cinq profondeurs, et la moyenne efface les profondeurs où un appareil sort du rang.

Les auteurs relèvent eux-mêmes le phénomène sans le chiffrer : de grands écarts apparaissent en faible profondeur, mais « ne sont plus visibles quand les essais sont plus profonds » (p. 195)Sayer 2014. Le tableau ci-dessous le chiffre, en moyennant leurs mesures marque par marque.

Temps sans palier moyens par marque, en minutes, calculés sur les 43 ordinateurs du tableau 3 de l'articleSayer 2014. Seules les quatre marques que les auteurs classent sont reprises ici. Dans chaque colonne, le temps le plus long est en vert, le plus court en orange.
MarqueModèles15 m30 m50 m
Mares865,817,610,7
Uwatec867,317,310,7
Suunto1270,419,610,0
Oceanic578,821,210,8
Écart entre les extrêmes—13,03,90,8

À 50 mètres, les quatre marques tiennent dans les mêmes quarante-huit secondes, moins que la résolution des relevés, qui ne descend jamais sous la minuteSayer 2014.

Un même appareil passe d'un bout du classement à l'autre

Le cas est relevé par les auteurs : le Mares Nemo Sport figure parmi les ordinateurs les plus conservateurs à 15 m et devient le moins conservateur de tous à 40 et 50 mSayer 2014. C'est lui qui tient les 15,3 minutes du tableau précédent, aux deux profondeurs. Qualifier un algorithme de « conservateur » sans dire à quelle profondeur ne veut donc rien dire.

Les RGBM pénalisent la plongée successive, Bühlmann non

Tout ce qui précède porte sur une plongée isolée, carrée, à profondeur constante. La différence qui sépare le plus nettement les familles d'algorithmes n'y apparaît pas.

Le point décisif

Le modèle Bühlmann standard ne pénalise pas les plongées successives : il se contente de suivre la charge résiduelle des compartiments. Les modèles RGBM de Suunto et de Mares appliquent, eux, un facteur de sécurité qui pénalise explicitement la plongée répétitiveSayer 2014.

À nuancer sur un point. C'est le modèle de Bühlmann qui ne pénalise pas, pas nécessairement les appareils qui l'embarquent : plusieurs constructeurs ajoutent leur propre majoration par-dessus, à commencer par Bühlmann lui-même dans les UwatecForet 2024, p. 1. Cette différence entre un modèle et son implémentation est posée au chapitre 3, et le chapitre 9 la détaille pour les successives.

C'est l'explication technique de la plainte la plus fréquente à l'encontre de Suunto, jugé très conservateur : ce n'est pas tant la première plongée de la journée qui est bridée, c'est la troisième. Dive Gear Express note d'ailleurs que la plupart des experts considèrent le RGBM comme très conservateur, « en particulier sur les plongées successives »DGE.

Suunto a entendu la critique. Le fabricant écrit que, « sur la base des retours clients », Fused RGBM a été ajusté « dans une direction moins conservatrice » pour donner Fused RGBM 2, et que le changement porte notamment sur les successivesSuunto.

En 2018, une seconde étude demande si le passage en décompression arrive assez tôt

Sayer classe les appareils les uns par rapport aux autres, sans dire lequel a raison. Quatre ans plus tard, Doug Fraedrich pose l'autre question : quand l'ordinateur bascule en décompression obligatoire, est-ce assez tôt pour que le plongeur sorte indemne ?

Il ne teste pas des appareils, mais quatre algorithmes dans leurs logiciels de planification, et les confronte à des essais humains de l'US Navy dont l'issue en accidents est connue. Aucun plongeur n'a plongé pour cette étude, aucun caisson n'a servi. Le détail de la méthode est au chapitre 4Fraedrich 2018.

Ce que valent les temps sans palier des quatre algorithmes, une fois comparés aux essais humains. Résumé du tableau 3 de l'articleFraedrich 2018.
AlgorithmeTemps sans palierCe qu'il faut régler
ZH-L16Cassez courtsà GF 100/100, c'est-à-dire sans aucune marge ajoutée
VPM-Bassez courtsau conservatisme d'usine
Suunto RGBMassez courtsd'usine, mais peut-être trop prudents près de la surface
Cochran EMC-20Htrop longs en profondeurconservatisme au-delà de 25 %

Le premier résultat prend le chapitre à revers. Le ZH-L16C réglé à GF 100/100, le plus permissif de tous les réglages cités ici, celui qui suit les M-values brutes sans ajouter la moindre marge, donne des temps sans palier que Fraedrich juge assez courts.

Le second va dans l'autre sens. Le Suunto RGBM, celui que les plongeurs trouvent pénalisant, passe lui aussi, mais l'auteur note qu'il est peut-être « trop conservateur » sur la partie basse de la plage de profondeursFraedrich 2018.

Un seul échoue à son réglage de sortie d'usine, le Cochran EMC-20H : au-delà d'environ 21 mètres, les temps qu'il accorde sont jugés trop longs, et il faut pousser son conservatisme au-delà de 25 % pour qu'il passe.

Ce que ce verdict ne dit pas

Il ne porte que sur le temps sans palier. Sur les deux autres critères de l'étude, la durée totale de décompression et la profondeur du premier palier, aucun des quatre algorithmes ne passe en réglage d'usine : c'est la matière du chapitre 4Fraedrich 2018.

Fraedrich qualifie lui-même son travail de préliminaire. Les essais dont il part sont militaires, et il relève que les variantes logicielles des algorithmes testés ne sont ni identifiées ni documentées, ce qui gêne toute vérification.

Le cas du Suunto tient à une convention qu'il a dû poser lui-même : le logiciel DM5 n'affiche pas de temps sans palier, l'auteur a donc retenu le moment où le palier de sécurité prescrit passe de trois à quatre minutes, ou celui où un palier plus profond apparaîtFraedrich 2018.

Deux enseignements pour ce chapitre. Un appareil plus permissif n'est pas nécessairement plus dangereux, ni un appareil plus pénalisant plus sûr : le conservatisme global et la forme du profil prescrit sont deux questions distinctes, et un algorithme peut prescrire assez de décompression tout en la plaçant malFraedrich 2018.

Et classer ces algorithmes entre eux, comme le fait tout ce chapitre, ne dit rien de leur validation.

Alors, qui est le plus pénalisant ?

Il n'y a pas d'ordinateur le plus pénalisant dans l'absolu. La réponse change avec la profondeur, et elle change encore entre la première plongée de la journée et les suivantes.

À faible profondeur, la marque compte. À 15 mètres, vingt-quatre minutes séparent le plus prudent du plus permissif, nulle part l'écart n'est plus large en minutes, et la hiérarchie relevée en 2014 se lit en clair : Mares et Uwatec du côté prudent, Oceanic du côté permissif.

En profondeur, la marque s'efface. À 50 mètres, les quatre marques mesurées tiennent dans les mêmes quarante-huit secondes. La différence se joue désormais entre modèles, et c'est là qu'elle est la plus grande de l'étude : 43 % du temps le plus long.

À la deuxième plongée de la journée, c'est la famille d'algorithme qui tranche. Les RGBM de Suunto et de Mares font payer la plongée du matin sur celle de l'après-midi, Bühlmann non. C'est le clivage le plus profond du marché, et aucune comparaison de temps sans palier ne le montre.

Et le plus pénalisant n'est pas le plus sûr. Face aux essais humains, le ZH-L16C sans aucune marge donne des temps assez courts, quand le Suunto RGBM, celui que les plongeurs trouvent bridé, est peut-être trop prudent près de la surface. Accorder plus de temps de fond n'est pas se tromper, en accorder moins n'est pas protéger davantage.

Il n'est pas possible de répondre strictement à la question « qui est le plus pénalisant ? »

Non.

D'une part parce que la réponse dépend des paramètres de la plongée, comme on vient de le voir.

D'autre part parce qu'aucune mesure comparative ne porte sur les ordinateurs vendus aujourd'hui : les seules dont ce chapitre dispose ont plus de dix ans et concernent des modèles retirés du catalogue.

Ce qu'il faut retenir de ce chapitre

Les chiffres du chapitre, rangés par provenance et par date.

Mesuré en caisson en 2014, sur 43 appareils dont la plupart ne sont plus vendusSayer 2014. Rien d'équivalent n'a été publié depuis, et ces valeurs valent pour l'ordre de grandeur des écarts, pas pour les machines d'aujourd'hui.

  • 24 minutes séparent le plus permissif du plus prudent à 15 m, 4 minutes à 40 m, mais près de 30 % du temps autorisé à toutes les profondeurs.
  • 48 secondes séparent les quatre marques classées, à 50 m, contre 13 minutes à 15 m.

Confronté aux essais humains de l'US Navy en 2018, sur quatre algorithmes et non sur des appareilsFraedrich 2018.

  • Trois algorithmes sur quatre donnent des temps sans palier assez courts, y compris le ZH-L16C sans aucune marge ajoutée ; aucun des quatre ne passe les trois critères de l'étude en réglage d'usine.

Annexe : les 43 modèles mesurés en 2014

Le détail de l'étude, appareil par appareil, avec les temps aux cinq profondeurs et l'écart à la moyenne. Les colonnes sont triables, et le filtre permet de chercher une marque ou un appareil précis.

À lire comme un instantané de 2014 : la plupart de ces modèles ne sont plus vendus, et plusieurs marques ont depuis changé d'algorithme, ce que détaille le chapitre 6.

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