Les Gradient Factors

Chapitre 2

Les Gradient Factors

Le problème que les GF viennent résoudre

Le modèle de Bühlmann fournit des M-values, le plafond de sursaturation toléré par chaque tissu, établi au chapitre 1. Mais remonter en suivant exactement la M-value est une mauvaise idée : la M-value est la limite au-delà de laquelle le modèle prédit une augmentation du risque d'accident, à laquelle s'ajoutent vos facteurs de risque individuels. Il faut donc une marge de sécurité.

Erik Baker, ingénieur et plongeur trimix, publie en 1998 deux articles qui proposent de définir cette marge là où elle a un sens, dans la zone de décompression, et dans les termes du modèle lui-mêmeBaker 1998b. Ce sont les gradient factors.

La définition exacte

Reprenons les droites du chapitre 1. Entre la ligne de pression ambiante et la droite des M-values, il existe une bande, la zone de décompression. Baker appelle gradient de M-value l'écart entre ces deux droites à une pression donnée, et définit :

Figure calculée dans le navigateur — nécessite JavaScript. Les valeurs qu’elle illustre sont données dans le texte.

Le diagramme est tracé ici pour le compartiment 5 de ZH-L16C (période 27 min, a = 0,6200, b = 0,8126). Sous la diagonale grise, aucune sursaturation ; au-dessus de la droite rouge, on est hors modèle. Entre les deux, la zone de décompression, et le trait bleu montre où se place un gradient factor de 50 % : à mi-hauteur de la bande, à toute profondeur.

Définition de Baker

Un gradient factor est simplement une fraction décimale (ou un pourcentage) du gradient de M-value. Un GF de 0 correspond à la ligne de pression ambiante ; un GF de 1 (100 %) correspond à la ligne des M-valuesBaker 1998b.

GF 100 % = la M-value brute de Bühlmann, sans aucune margeShearwater. GF 70 % signifie qu'on s'autorise 70 % de la sursaturation que le modèle juge tolérable. GF 0 % signifierait ne jamais dépasser la pression ambiante, c'est-à-dire ne jamais remonter.

Cette fraction ne dépend pas de la profondeur. L'écart entre pression ambiante et M-value grandit en descendant, et la zone de décompression du diagramme s'élargit vers la droite : en bar, GF 50 % autorise plus de sursaturation à 40 m qu'à 3 m. Mais c'est toujours la moitié de ce que le modèle tolère, ce que Baker appelle « une cohérence complète sur toute la plage de pression ambiante »Baker 1998a, p. 8.

Le plafond du chapitre 1 se recalcule avec cette fraction, et c'est ce calcul qui décide de la profondeur de chaque palier.

Le plafond, gradient factor compris

Il n'est pas nécessaire de comprendre l'équation !

Ptolérée = ( P − a·gf ) / ( gf/b + 1 − gf ) P : pression de gaz inerte du compartiment · a et b : les deux coefficients du compartiment, posés au chapitre 1 · gf : le gradient factor appliqué à cette profondeur. À gf = 1, on retrouve le plafond brut, sans aucune marge.

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Le récipient du chapitre 1, avec le trait du gradient factor. Le même compartiment de 77 minutes (a = 0,40 ; b = 0,891), saturé à 30 m, remonte à 10 m/min. En tirets rouges la M-value, en pointillés gris la pression ambiante, et entre les deux le trait bleu, à mi-hauteur exactement : c'est GF 50 %.

Les trois traits descendent ensemble pendant que la charge ne bouge presque pas. Le bleu rejoint la charge le premier, à 17,4 m, et c'est là que le palier commence. Le rouge ne la rejoint qu'à 14,1 m, le plafond de la M-value, calculé au chapitre 1. Le gradient factor a fait commencer la décompression 3,3 m plus profond.

Pourquoi deux nombres

Avec un seul GF, la marge serait la même du premier palier jusqu'à la surface. Baker propose d'en fixer deux, un à chaque extrémité de la remontée, et de faire glisser la valeur de l'un à l'autre par interpolation.

GF Low — le premier nombre

S'applique au premier palier (le plus profond). C'est lui qui détermine la profondeur à laquelle la décompression commence. Plus il est bas, plus le premier palier est profondPerdix.

GF High — le second nombre

S'applique à l'arrivée en surface. Il fixe la sursaturation maximale que vous acceptez d'avoir en sortant de l'eau, et c'est donc lui qui pilote l'essentiel de la durée totale de décompressionPerdix.

Entre les deux, le gradient factor dérive linéairement. Baker donne la formule explicitement :

La dérive du gradient factor entre le premier palier et la surface

Il n'est pas nécessaire de comprendre l'équation !

pente = ( GFHi − GFLo ) / ( profondeur du dernier palier − profondeur du premier palier )
GF = pente × profondeur courante + GFHi Erik Baker, « Clearing Up The Confusion About Deep Stops »Baker 1998b

L'idée, sans les mathématiques : ce second trait ne garde pas la même hauteur pendant toute la remontée. Il part de la hauteur de GF Low au premier palier, monte régulièrement à mesure que vous montez, et arrive à celle de GF High en surface. À mi-chemin entre le premier palier et la surface, il est à mi-distance entre les deux réglages.

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Les deux nombres, sur une remontée qu'on règle soi-même. Une plongée à 45 m pendant 25 minutes à l'air, calculée en ZH-L16C, remontée à 10 m/min. Baissez GF Low : le premier palier descend vers le fond. Baissez GF High : les paliers peu profonds s'allongent, et toute la remontée s'étire vers la droite.

L'axe des temps ne bouge pas, pour que l'allongement se voie. Les deux nombres ne se partagent pas le travail à parts égales : GF Low déplace le premier palier sans beaucoup changer le total, GF High change le total. Le tableau plus bas chiffre les deux effets sur cette même plongée.

Attention : deux conventions coexistent

Baker ancre la droite sur la profondeur du premier palier. Mais certaines implémentations ancrent GF Low sur le point le plus profond atteint pendant la plongée et interpolent en pression, non en profondeur : c'est le cas de Subsurface, dont le code interpole entre la pression du point le plus profond et la pression de surfaceSubsurface. Autrement dit, le GF y glisse le long d'une autre échelle et depuis un autre point de départ, ce qui décale légèrement les paliers. Les deux approches donnent des profils voisins mais pas identiques, ce qui explique une partie des écarts entre logiciels affichant pourtant « les mêmes » GF.

Ce que change concrètement chaque réglage

L'article de Neal Pollock dans Alert Diver résume bien la logique : un GF Low bas (15, par exemple) produit des premiers paliers profonds, avec pour effet secondaire de continuer à charger les compartiments lents pendant ces paliers ; un GF Low plus élevé (30) éloigne le premier palier du fond et réduit cette recharge. Et c'est le GF High qui détermine le pic de contrainte de la plongéePollock 2015.

Le tableau ci-dessous est calculé en direct par le moteur du site pour une même plongée à 45 m pendant 25 minutes à l'air. Il montre l'effet propre de chaque réglage.

Même plongée, six réglages, calculés avec ZH-L16C, remontée 10 m/min. TTS (time to surface) : la durée totale de la remontée, paliers compris. SurfGF : la sursaturation qui reste une fois en surface, cette remontée faite, définie plus bas.
Réglage1er palierDéco totaleTTSSurfGF
Calcul en cours…

Le tableau montre le mécanisme : passer de 85/85 à 30/70 double presque le temps de décompression, et l'essentiel de ce coût vient du GF High, pas du GF Low. Le GF Low, lui, redistribue le temps vers le fond sans beaucoup changer le total, un point qui prendra toute son importance au chapitre 4.

Ce que chaque couple laisse comme temps sans palier

Le tableau précédent porte sur une plongée déjà en décompression. Celui-ci porte sur l'autre bout, le temps qu'on peut passer au fond avant de basculer en plongée à paliers. Même moteur ZH-L16C, à l'air, avec une remontée à 10 m/min.

Ses quatre colonnes fixes correspondent à un algorithme du commerce ou à un réglage répandu.

  • 100/100 — la référence, le modèle suivi sans marge ajoutée.
  • 45/95 — le voisin du Pelagic DSAT, celui des Oceanic et des Sherwood, d'après une comparaison en plongées réelles qui donne un ordre de grandeur et non une conversionScubaBoard.
  • 85/85 — celui du Pelagic Z+, dont la table imprimée dans six notices ne s'écarte pas de plus de quatre minutes de 15 à 45 mmanuels, et du niveau MB L0 de Scubaprodivetable.info.
  • 30/70 — le réglage que la plongée technique emploie couramment, et celui du Z+ en Conservative Factormanuels.

La cinquième colonne se règle aux deux curseurs posés sous le tableau. Le GF Low, qui fixe la profondeur du premier palier, ne pèse presque pas sur le temps sans palier : il en retire au plus 8 % sur toute la plage du tableau.

Tableau construit dans le navigateur — nécessite JavaScript.

À 5 mètres, aucun réglage n'atteint jamais sa limite. À 10 mètres, les temps se comptent en heures : c'est la bouteille qui met fin à la plongée, pas le modèle.

En proportion, l'écart entre réglages ne s'écrase pas

Figure calculée dans le navigateur — nécessite JavaScript. Les valeurs qu’elle illustre sont données dans le texte.

Les mêmes données, rapportées au réglage le plus permissif. L'écart en minutes s'écrase avec la profondeur, la proportion non : un GF 30/70 laisse autour de la moitié du temps sans palier d'un GF 100/100, de 12 à 45 mètres.

Les cassures des courbes marquent les profondeurs où le compartiment directeur change, plus tôt quand le réglage est serré.

Les mesures en caisson du chapitre 7 donnent la même forme, sur des appareils du commerce cette fois : l'écart entre machines y garde lui aussi la même proportion d'un bout à l'autre de la plage.

GF99 et Surface GF : lire son ordinateur en direct

Les ordinateurs Shearwater, et depuis plusieurs concurrents, affichent deux valeurs prises dans le gradient entre la M-value et la pression ambiante : la position que vous y occupez à cet instant, et celle que vous auriez en sortant de l'eau. Elles sont consultables à tout moment de la plongéeShearwater.

GF99

Une jauge en direct : elle dit quelle part de la sursaturation tolérée votre compartiment le plus chargé, le compartiment directeur, consomme à cet instantTeric, p. 18. À 0 %, il n'est pas sursaturé du tout ; à 100 %, il touche la M-value brute, la limite de Bühlmann sans aucune marge.

Surface GF (SurfGF)

Le GF que vous auriez si vous remontiez instantanément en surface depuis votre position actuelleShearwater. C'est la valeur la plus parlante : elle répond à « où en suis-je vraiment ? ».

Deux usages en découlent. Le premier : chiffrer ce que coûterait une sortie immédiate. Si un incident force la remontée, sortir avec un SurfGF de 73 %, c'est sortir en dessous de la limite de Bühlmann, au niveau d'un GF High courant ; sortir à 187 %, c'est sortir avec près du double de la sursaturation que le modèle tolèreShearwater. Un affichage classique de type « temps de palier restant » ne fait pas cette différence : il dirait seulement, dans les deux cas, que le palier n'est pas fini.

Le second : choisir son moment de sortie. En plongée sans palier obligatoire, SurfGF montre ce que rapportent les trois minutes du palier de sécurité, en points gagnés sous vos yeux, et rien n'empêche de se fixer sa propre règle, par exemple ne remonter qu'une fois passé sous 70 %Shearwater.

La règle de lecture

Un SurfGF supérieur à 100 % signifie qu'une remontée directe violerait les M-values d'origine de BühlmannCMAS GF, donc un risque supérieur à celui d'une sortie à la M-value elle-mêmeShearwater. Notez que la CMAS souligne aussi que GF99 repose sur très peu de recherche publiée.

Quels réglages ? Ce que disent les sources

C'est la question que tout le monde pose. Il n'y a pas de réponse unique, mais il y a des positions documentées.

Recommandations publiées, par source
SourceContexteRecommandation
CMAS2025 Air et nitrox GF symétriques, GF Low = GF High, entre 80 et 90 (90/90, 85/85, 80/80) — le bas de la fourchette pour les plongeurs à facteurs de risque
CMAS2025 Hélium (trimix, héliox) GF asymétriques, GF Low 30 à 50 et GF High 70 à 80 (50/80, 30/70), pour forcer des paliers profonds courts et réduire le risque d'accident de décompression (ADD) de l'oreille interne
Fraedrich2018 Validation contre essais US Navy GF High ≤ 70 et GF Low ≥ 55 pour passer les trois tests proposés
Doolette2019 Usage personnel sur Shearwater GF Low à environ 83 % du GF High, par exemple 70/85
The Theoretical Diver2019 Calage sur un indice statistique de risque (le PrT de Hempleman, 1952Foret 2024) GF High jamais supérieur à 80 ; GF Low ≥ 55
De Ridder2023 Plongeurs militaires belges, air GF symétriques de 75/75 à 95/95 ; le défaut 30/70 est jugé contre-productif
Baker1998 Sa pratique personnelle, trimix Profil tenu à 50 à 60 % du gradient de M-value, soit un GF constant de 50 à 60 d'un bout à l'autre de la remontée, sans couple Low/High

L'étude belge de 2023 : le réglage optimal est interdit par les logiciels

C'est la publication la plus récente sur le sujet, et son résultat est savoureux. Sven De Ridder, Nathalie Pattyn, Xavier Neyt et Peter Germonpré, de l'Académie royale militaire et du centre de médecine hyperbare de l'hôpital militaire de Bruxelles, ont cherché le réglage optimal pour les plongeurs militaires belges équipés de Shearwater Perdix. Leur conclusion tient dans leur titre : « des réglages plus conservateurs ne sont pas nécessairement plus sûrs »De Ridder 2023.

Le réglage par défaut 30/70 produit des premiers paliers plus profonds, ce qui augmente la sursaturation des tissus lents et peut donc accroître le risque d'accident. Jusqu'ici, cela confirme le chapitre 4.

Le détail qui en dit long

Extrait de l'étude : « tous les profils de référence sont approchés lorsque GF Low est maintenu égal à 100 et que seul GF High est abaissé, jusqu'à un minimum de 75, pour allonger les paliers peu profonds »De Ridder 2023. Cela signifie que le réglage optimal garde toujours GF Low à 100 et ne fait varier que GF High : 75 à 90 selon le profil visé, pour les tables DCIEM. Dans tous les cas, GF Low se retrouve supérieur au GF High. Or, notent les auteurs, « le logiciel du Perdix n'autorise pas actuellement la sélection de nos réglages optimaux calculés (par convention GF Low < GF High) ». Faute de pouvoir l'appliquer sur leur ordinateur de dotation, ils se rabattent sur des GF symétriques entre 75/75 et 95/95.

Autrement dit, l'interface encode ici la convention GF Low < GF High, et rend de ce fait inaccessible le réglage que l'étude conclut être le meilleur : GF Low à 100, GF High seul abaissé, jusqu'à 75. L'article ne documente cette limitation que pour le Perdix, le seul appareil qu'il ait examiné ; c'est toutefois la convention usuelle, et le simulateur de ce site applique la même contrainte : il ramène GF Low à GF High si vous tentez de l'inverser.

Ce résultat converge remarquablement avec la recommandation de la CMAS (80/80 à 90/90), établie indépendamment. Précision de nature : l'étude belge est purement computationnelle, et non un essai humain. Les auteurs indiquent que « le modèle de décompression a été programmé en Python », sans aucune plongée ni mesure d'échange gazeuxDe Ridder 2023. Deux chemins distincts, l'un par le calcul et l'autre institutionnel, aboutissent donc à la même fourchette de GF symétriques pour l'air.

Et plusieurs constructeurs appliquent déjà cette conclusion

Le manuel du Seac Guru publie ses niveaux de prudence sous forme de couples de GF explicites, sous l'en-tête « GFL/GFH », ce que sept autres constructeurs font aujourd'hui et qu'aucun ne faisait avant lui. Ses quatre premiers niveaux sont symétriques (93/93, 90/90, 80/80, 75/75), et le niveau 1, 90/90, est celui que la notice désigne comme la « prudence standard »notice Guru, p. 27.

Le réglage que ce fabricant grand public présente lui-même comme normal tombe donc dans la zone que recommandent la CMAS et De Ridder, quand les ordinateurs « techniques » sortent d'usine en 30/70. Ou en 50/70 depuis que Shearwater a relevé son réglage par défaut, fin 2025, sans rééditer ses noticesnotes de version.

Seac n'est plus seul, et l'écart se creuse. L'Apeks DSX imprime les couples de son mode simplifié : 90/90, 35/80 et 30/70. L'Aqualung i330R et le Cressi DaVinci en publient trois autres, proches sans être identiques : 90/90, 35/85 et 35/70, les mêmes chez ces deux constructeurs pourtant sans lien. Le Hollis TX1 en publie cinq, de 90/90 à 20/75, et les Shearwater à préréglages donnent 45/95, 40/85 et 35/75 dans leurs notices, 50/95, 50/85 et 50/75 depuis les firmwares de fin 2025notes de version. Huit constructeurs chiffrent aujourd'hui leurs crans, contre quatre au relevé précédent.

Ce que votre ordinateur vous laisse régler

Les plages autorisées varient d'un modèle à l'autre. Par exemple, sur un Shearwater Teric, le mode personnalisé accepte un GF Low de 10 à 99 et un GF High de 30 à 99Shearwater. On notera qu'on ne peut pas régler 100, ce qui empêche de désactiver totalement la marge. Le Perdix permet aussi de modifier le GF High en cours de plongée (mais pas le GF Low), afin d'ajouter du conservatisme à la sortie si les conditions se dégradentPerdix.

Les réglages d'usine ne sont pas des recommandations

La CMAS relève que les fabricants d'ordinateurs à saisie libre des GF partent du principe que leurs clients sont des plongeurs « techniques » à l'hélium, et livrent donc des valeurs par défaut comme 30/70 ou 45/95, inadaptées à l'usage air/nitroxCMAS GF.

Le dépouillement des notices confirme la dispersion : 30/70 sur le Shearwater PerdixPerdix et sur l'algorithme Bühlmann de l'EON Coremanuels, 30/75 dans SubsurfaceSubsurface, 30/85 sur les OSTC de Heinrichs Weikampmanuels, 30/80 sur le Divesoft Freedommanuels, et 90/90 (symétrique, donc sans palier profond) pour la « prudence standard » du Seac Gurumanuels. Six fabricants, cinq philosophies, pour le même algorithme sous-jacent.

Un curseur de prudence sans graduation connue

Tout ce qui précède suppose que les GF soient affichés sur les ordinateurs. Or beaucoup ne les montrent pas : ils proposent un curseur de prudence sans dire à quel couple de gradient factors chaque cran correspond.

Selon la marque, ce curseur s'appelle « MAIN GF », « GF Conserv. », « SET GF », « GrAd FAct », « MB Level », « Facteur P », « SF (Safety Factor) », « P.SAFE », « SFT LEV », « Risk Level », « ALGO », « Réglage personnel », « Facteurs prudence » ou « Conservatisme »manuels.

Les gradient factors n'ont rien de nouveau

On les présente souvent comme une nouveauté réservée aux ordinateurs « techniques ». La fiche technique CMAS soutient l'inverse :

« Les GF sont utilisés depuis plus de 30 ans dans tous les ordinateurs de plongée, sous forme de modes préréglés du type L0, L1… ou P0, P1… ou SF0, SF1… ou R0, R1… L'application des GF dans les ordinateurs n'est donc pas nouvelle. »

CMAS, fiche technique Bühlmann ZH-LCMAS ZH-L

Une réserve tout de même : cette fiche porte sur Bühlmann ZH-L, un modèle à gaz dissous. Les notices des modèles à bulles ne prononcent jamais le mot, et un appareil purement à bulles pourrait n'en avoir aucun.

Les notices donnent la mesure du phénomène. Sur les 72 modèles recensés sur ce sitemanuels, treize laissent le plongeur saisir lui-même GF Low et GF High, vingt-deux publient la traduction de leurs préréglages en gradient factors, un seul doit son équivalence à un travail indépendant, trente-cinq offrent un réglage de prudence dont l'effet n'est chiffré nulle part, et le dernier, le Hollis DG02, n'en a aucun. Le tableau complet, modèle par modèle, est au chapitre 6.

Sur ces trente-cinq appareils, on note deux tendances :

  • quatre annoncent noir sur blanc que leurs niveaux de prudence sont des couples de gradient factors, sans dire lesquels : trois Seac et Oceanic+manuels ;
  • les trente et un autres, six Suunto, six Mares en RGBM, sept Cressi, quatre Tusa, quatre Aqualung, deux Hollis, le Cobalt 2 d'Atomic et le Galileo de Scubapro, ne disent rien de ce que leur cran déplace, et leur notice ne permet pas de le reconstituer.

Dans les deux cas, les conséquences sont les mêmes pour le plongeur :

  • il ne peut pas appliquer les recommandations chiffrées de la section précédente ;
  • s'il déplace le curseur de prudence, il fait confiance au constructeur à l'aveugle, sans savoir quelle marge le cran ajoute ni comment elle varie avec la profondeur.

Pourquoi cette absence de documentation ?

Aucune notice dépouillée ne s'en explique. Les sources permettent d'en établir quatre, dont deux n'expliquent qu'une partie du phénomène.

Rien ne l'impose. Sayer relève qu'en Europe, « les normes qui fondent le marquage CE des ordinateurs de plongée ne stipulent aucune limite opérationnelle pour la gestion de la décompression »Sayer 2014, p. 2. Un constructeur peut donc vendre un appareil sans rien publier de son modèle ni de ses crans.

Le modèle lui-même est souvent une propriété commerciale. ZH-L16 est publié dans la littérature scientifique, ce qui permet à n'importe qui de le réimplémenter et d'en chiffrer les marges. Les modèles maison ne le sont pas : Fraedrich, qui a validé quatre algorithmes du commerce, a dû les traiter comme des « boîtes noires » à entrées et sorties connuesFraedrich 2018, p. 2. Dire ce que déplace le cran reviendrait à décrire une partie du modèle.

La modification n'est pas justifiée non plus. Sayer observe encore que « plusieurs constructeurs modifient eux-mêmes les algorithmes, en l'absence de critères publiés étayant ces modifications »Sayer 2014, p. 9. Le silence sur les crans prolonge un silence plus ancien, celui sur les retouches apportées au modèle de départ.

Le public visé. Les constructeurs séparent leurs gammes. La CMAS relève que ceux qui laissent saisir les GF supposent des clients « techniques » à l'héliumCMAS GF, et Shearwater écrit dans la notice du Peregrine : « Ne modifiez pas les valeurs de GF si vous ne comprenez pas quels en seront les effets »Peregrine, p. 25. Trois crans nommés suffisent à qui ne compte pas régler davantage. Cela explique l'interface, pas l'absence : rien n'empêche d'imprimer la correspondance en annexe pour ceux qui la cherchent.

Ce que le secret commercial n'explique pas. Seac publie les six niveaux du Guru, chiffrés en gradient factors, et ne publie pas ceux de l'Action, du Screen et du Tablet : même marque, même famille Bühlmann, même échelle à six cransmanuels. Il n'y a là rien à protéger, et la valeur reste pourtant absente de trois notices sur quatre.

Ce que cette absence de documentation coûte au plongeur

Un préréglage peut changer sans que vous touchiez à rien

C'est le fait le plus parlant du dossier. Entre les logiciels 1.2 (2017) et 1.5 (2019) du Galileo 2 / G2, le niveau L0 (le moins conservateur, celui qui n'ajoute aucune majoration) est passé de l'équivalent 90/90 à l'équivalent 85/85 : sur la même plongée de référence, 40 puis 47 minutes de remontéedivetable.info. L'étiquette du réglage, elle, n'a pas bougé. Quand le cran n'est pas chiffré, rien ne signale au plongeur que sa signification a été déplacée. Le détail est au chapitre 6.

L'étiquette peut pointer à l'envers

Publier les chiffres ne rend pas l'échelle monotone, mais au moins elle devient lisible, et l'on découvre alors que « plus prudent » n'est pas un axe unique. Sur l'Apeks DSX, le réglage nommé « prudence haute » est le 30/70, celui qui creuse le plus les paliers profonds. Chez Seac, le niveau 4 (30/90) a le même GF High que le niveau 1 (90/90) : il ne réduit pas la sursaturation à la sortie de l'eau, il déplace la décompression vers le fondmanuels, ce que le chapitre 4 invite précisément à discuter. Sur un appareil muet, ce genre d'inversion est indétectable.

Deux « moyen » ne sont pas le même « moyen »

Le cran médian de l'Apeks vaut 35/80 ; le niveau 2 du Guru vaut 80/80 ; le R2 de Mares vaut 60/70. Trois appareils, trois positions au milieu de l'échelle, trois profils de décompression franchement différents. Rien ne permet donc de reporter un réglage d'un ordinateur sur un autre en se fiant au libellé, pas plus qu'on ne peut appliquer les recommandations de la section précédente à un cran anonyme.

Ce que « non publié » veut dire ici, et ce qu'il ne veut pas dire

Ces constats portent sur les notices officielles dépouillées pour ce site et sur les pages de support consultées, à leur date de relevémanuels. C'est une absence de trouvaille, pas une preuve d'absence : un constructeur peut avoir publié ces valeurs ailleurs (note d'application, réponse du service client, mise à jour postérieure) sans que nous l'ayons vu. Rien ici ne prête d'intention à qui que ce soit ; le fait établi est seulement qu'un plongeur lisant la documentation fournie avec son appareil ne peut pas savoir quels gradient factors il applique.

Cinq malentendus fréquents

  1. « GF 30/70, c'est 70 % de sécurité. » C'est sans doute le réglage le plus mal compris de la plongée technique. Ce n'est ni un pourcentage de sécurité, ni un facteur multiplicatif sur le temps de palier : ce sont deux positions choisies dans la bande, à 30 % de sa hauteur au premier palier et à 70 % en surface.
  2. « GF 100/100, c'est sans sécurité. » C'est sans marge par rapport au modèle, mais le modèle lui-même, en ZH-L16C, contient déjà une réduction des coefficients a par rapport au jeu théorique A. GF 100/100 n'est pas « pas de sécurité », c'est « la sécurité que Bühlmann a jugée suffisante ».
  3. « Baisser le GF Low, c'est plus sûr. » C'est la thèse des paliers profonds, et elle est aujourd'hui sérieusement contestée pour la plongée à l'azote : voir le chapitre 4. Baker lui-même avertissait dès 1998 que des paliers profonds arbitraires augmentent la charge des compartiments lents et peuvent réduire la marge aux paliers peu profondsBaker 1998b.
  4. « Les GF sont un algorithme. » Non : c'est une couche de conservatisme posée sur Bühlmann. La CMAS est catégorique : « ZH-L16C GF » n'existe pas comme algorithme de Bühlmann, c'est une appellation commercialeCMAS ZH-L.
  5. « Deux ordinateurs réglés pareil calculent pareil. » Faux, à cause des conventions d'interpolation, des vitesses de remontée retenues, de l'arrondi des paliers et parfois de la variante de coefficients. Fraedrich a mesuré jusqu'à 50 % d'écart sur les temps sans palier entre un Suunto Zoop Novo et le logiciel Suunto DM5 censé implémenter le même algorithmeFraedrich 2018.

Ce qu'il faut retenir de ce chapitre

  • Un GF est une fraction du gradient entre pression ambiante (0 %) et M-value (100 %).
  • GF Low fixe la profondeur du premier palier ; GF High fixe la sursaturation en surface et pilote la durée totale.
  • Le GF dérive linéairement de l'un à l'autre pendant la remontée.
  • Les sources convergent aujourd'hui vers des GF Low élevés (≥ 55) pour l'air, voire symétriques (CMAS : 80/80 à 90/90).
  • Les réglages d'usine sont pensés pour l'hélium, pas pour votre plongée du dimanche.
  • Un cran « moyen » n'est pas un GF connu : sur les 72 modèles recensés, trente-cinq offrent un réglage de prudence que leur notice ne chiffre pas, et ces recommandations leur sont donc inapplicables.

Vous pouvez manipuler tout cela directement dans le simulateur. Reste qu'abaisser le GF Low revient à demander des paliers profonds, une pratique dont le consensus s'est détourné depuis 2011 : le chapitre 4 raconte pourquoi.